J'aurai aimé m'appeler Joy ou encore Sixteen et avoir 21ans pour jouir officiellement de la pseudo liberté accordée à l'être ayant survécu jusqu'à sa majorité. J'aurai aimé être petite et maigrichonne, les cheveux comme une cascade de miel dégoulinante jusqu'à la taille, des yeux qui transporteraient ceux qui s'y plongent au fin fond de l'Amazonie, une voix cassée, naturellement enrouée. Être faite de délicatesse et de subtilité.
J'aurai aimé être courageuse et désintéressée. Un brin plus méchante mais un poil plus attachante. J'aurai aimé être un iceberg qui ne fond qu'en chaleurs extrêmes et qui ne dévoile qu'une infime partie de lui-même. Réclamer étreintes et échanges affectueux.
J'aurai aimé naître innocente, moins méfiante. M'attacher plus et me détacher moins. J'aurai aimé m'épargner les souffrances de l'amour et ne pas avoir rencontré l'Âme S½ur.
J'aurai aimé naître un stylo dans la main et la loi de Beer-Lambert gravée dans la tête. Le trait de crayon, de même que mon avenir, tracés sous mes yeux. J'aurai aimé qu'en cadeau de naissance quelqu'un ait pensé à m'offrir un plan pour m'y retrouver.
J'aurai aimé que mon père ne soit pas le fils de sa mère, qu'il ait eu une enfance et que ses seuls regrets soient ceux d'un gamin qui n'aurait pas eu le jouet qu'il souhaitait. Que les années passées ne soient qu'océans de bonheur, que les pierres aient été écartées pour que je puisse avancer sans trébucher.
Mais.
Je m'appelle Marjorie ou encore Madeleine, j'ai 17ans et demi et il me reste 106 jours de rétention avant de pouvoir me déclarer en liberté conditionnelle. Je ne suis ni petite, ni grande ; ni grosse, ni maigre. Des cheveux artificiels qui se prennent souvent pour mon sapin de noël. Des yeux marron d'où ne s'élève rien d'autre que les vapeurs noirâtres de feu ardents récemment éteints. Une voix haut perchée, tellement haut qu'il faudrait pouvoir voler pour aller la récupérer.
Je ne suis pas courageuse, au contraire je suis une peureuse qui s'endort régulièrement la peur au ventre de ne pas se réveiller. Mon altruisme n'est que le masque derrière lequel se cache mon égoïsme. Pas assez méchante mais toujours trop pour être attachante. Sensible aux barrages trop faibles pour contenir les torrents qui s'agitent derrière mes yeux, je suis cependant dépourvue de tendresse. Je pense être atteinte d'immunodéficience sentimentale, et je fais une réaction épidermique aux contacts trop humains.
Je sais ce qu'est l'amour, et si j'en connais les joies j'en connais aussi les peines. Je m'attache très difficilement et me détache très facilement. Mon Âme S½ur je n'ai jamais eu à la chercher, et si ses sourires sont la définition même du verbe « vivre », je me sens dépérir lorsque nos deux c½urs souffrent de n'en faire qu'un.
Comme tout le monde je cherche mes mots. Les synonymes je peine à les trouver et je ne retiens jamais la règle du « Tout/Tous ». Je galère en maths et en TP de physique je m'achèverai volontiers au méthanoate d'éthyle ou autre.
Je ne me lève pas telle une rose le matin : j'ai les yeux gonflés, la frange qui se barre du mauvais côté, et s'il venait à ma mère l'idée de changer la place des Actimels dans le frigo je me retrouverai à boire de la vinaigrette allégée.
Faute de plan pour me guider dans la vie, je dispose d'une boussole. Et je ne sais pas me servir d'une boussole. Alors comme vous souvent je me paume, mais grâce aux gens là pour m'aider, je retrouve toujours le chemin. Mon père est bien le fils de sa « mère », et il n'a aucun regret car aucune enfance.
Je me suis cassée la gueule tellement de fois que j'en ai les genoux tout écorchés. Mais je me suis toujours relevée.
Enjoy.